
Compte-rendu de Douillard-Lefèvre, Pierre. Maudite soit la guerre. Manuel de résistance antimilitariste. Ed. Divergences, 2025, 189 p.
En préambule de son ouvrage paru au dernier trimestre 2025, le lectorat est invité à se souvenir du monument aux morts de Gentioux (érigé un siècle plus tôt, cf. photo), rare réalisation pacifiste en la matière. Celui-ci proclame — et c’est l’origine du titre et l’objet de ce livre — par la voix d’un écolier : « Maudite soit la guerre ! ». Après divers travaux sur la répression au sens large (police, dissolution…), Pierre Douillard-Lefèvre s’intéresse donc ici à la militarisation, et consacre son préambule, son introduction et les deux premiers chapitres, à montrer la logique guerrière qui préside actuellement, en France et dans le reste du monde, alternant éléments historiques et analyses de propos et situations (très) récentes. Selon cette approche, il propose ensuite des entrées thématiques liées à la guerre pour dédier enfin ses deux derniers chapitres à la lutte contre la guerre. Le livre s’inscrit dans un contexte international d’impérialisme débridé, profitant des crises (économiques, écologiques, sanitaires…) et de la résignation générale (le fameux « vivre-avec »), tandis que les réseaux pacifistes ont perdu en vitesse, notamment depuis la fin du service militaire obligatoire en 1996 pour la France… Une situation politique qui suppose donc, notamment, et pour qui veut voir une transformation sociale conséquente, de raviver l’antimilitarisme partout.
Le 1er chapitre montre l’ampleur de la logique guerrière dans l’histoire et la politique actuelle française, rappelant, entre autres, que si la Ve République a été pensée par et pour un général, Macron continuait ce geste en étant intronisé sur une voiture militaire et en paradant pour la fête nationale dans un défilé militaire, pratique maintenue seulement en Corée du Nord, Russie et Chine. La préparation idéologique au sacrifice de la jeunesse et même à l’idée de la nécessité d’un coup d’État par les sphères les plus droitières s’inscrit donc dans une histoire plus longue, du service militaire lancée dès 1793 à l’article 16 de la constitution, qui étend les pouvoirs en cas de crise… Plus concrètement, la France a été porteuse d’une doctrine de contre-insurrection éprouvée dans les colonies, qui a ensuite été exportée dans diverses dictatures (Argentine, Chili…), et elle poursuit son impérialisme colonial via la politique de la Françafrique en intervenant directement sur le continent malgré les « décolonisations », avec 60 opérations à l’extérieur (déclarées, depuis 1960). Selon la même logique, cela favorise en outre la reconnaissance de l’armée française, à travers l’argument publicitaire du « combat proven » (soit : éprouvé au combat). En plus de défendre son influence, ce n’est évidemment pas anodin, puisque la France est le deuxième État exportateur d’armes au monde, et accueille des salons internationaux d’envergure sur ce sujet (Milipol, Eurosatory…). C’est aussi la France qui a aidé Israël dans son programme nucléaire par exemple.
Le deuxième chapitre affirme que « la guerre, c’est la domination ». De fait, la logique d’État et la guerre se renforcent mutuellement. Contrairement à ce qu’affirmait le philosophe Thomas Hobbes, l’État, loin de freiner les conflits et la guerre, les perpétue, en entérinant la propriété privée. En sens inverse, la guerre consolide l’État, à la fois face à des menaces (réelles ou non) externes, venant d’autres Etats, ou internes, pour maintenir l’ordre (le terrorisme, la drogue, le communisme…). Aussi, le 1er fichage policier (le Carnet B) en France aurait visé dès 1909 les militant.e.s antimilitaristes. A ce titre, l’auteur rappelle en amont que le terme de « dictature » renvoie à celui qui dicte sans contestation en temps de guerre, ce qui expliquerait les conflits de l’empire romain, légitimant les empereurs quitte à réduire en cendres des espaces entiers. Cette domination s’est exercée contre de nombreuses cultures et populations, qui ont déjà disparu ou été dégradées du fait des guerres coloniales, de César contre les Gaules donc, jusqu’à Gaza, en passant par les Arawaks au XVIe siècle, la Kanaky, les plaines du Gange, le Congo, l’Algérie…
Les six chapitres qui suivent déclinent la relation, souvent forte, de la guerre avec d’autres réalités sociales : le fascisme, le néo-libéralisme, l’écologie, la propagande, la technologie et le patriarcat.
1) La guerre est montrée ensuite dans ses liens avec le fascisme, puisque le premier bombardement aérien est le fruit de l’Italie de Mussolini, qui glorifiait avec les futuristes la vitesse, la violence et le progrès technique pour amener à une régénération, un « homme nouveau » par la guerre, dans une certaine désinvolture, criant « je m’en fous » (« me ne frego », comme « vive la mort » pour les franquistes, p. 57). Aujourd’hui, la guerre est encore parfois promue comme une aventure, et c’est tout l’esthétisme militaire qui interpelle. Sur un autre versant, se pose plus largement la question de la montée de la violence liée à la guerre dans toutes les populations, question imbriquée à celle du retour des soldats, entraînés par l’État et venant souvent grossir les rangs de l’extrême droite. A l’inverse, il est avéré que des néofascistes sont partis s’aguerrir en Ukraine par exemple, ce que l’auteur relie aussi au mouvement survivaliste, expression néofasciste actuelle qui repose sur l’idée de la guerre de tous contre tous.
2) Sur le plan économique, la guerre favorise évidemment une explosion du budget de l’armement, avec en parallèle une baisse des dépenses sociales, en droite ligne du néo-libéralisme depuis les années 1980 (appauvrissement et gestion policière). Né dans l’entre-deux guerres, ce dernier est fondamentalement autoritaire, « s’accommode des dictatures et prospère en temps de guerre » (p. 81). Cette militarisation conduit, en interne, à une mise au pas de la défense du droit des travailleurs et travailleuses, dont le « devoir » serait de produire pour la patrie, selon un slogan pétainiste, repris par un 1er ministre macroniste… A l’extérieur de l’État, la guerre est très souvent d’abord le pillage des ressources d’autres pays (Irak, Ukraine…). Moins évident peut-être, l’armée est devenue un secteur en voie croissante de privatisation, avec Wagner pour la Russie, Blackwater pour les USA, ou des partenariats public-privé, comme Défense Conseil International pour la France. Il s’agit ni plus ni moins de nouveaux mercenaires (1 soldat privé pour 1 soldat de l’armée des E.-U. en Afghanistan et en Irak !), au risque tout de même que ces groupes se retournent un jour au profit d’un commanditaire plus intéressant. Enfin, la reconstruction est un autre marché qui s’ouvre par la destruction, offrant de nouveaux débouchés estimés « en centaine de milliards de dollars » (p. 78).
3) La guerre est également un écocide, que l’on pense à l’agent orange déversé sur le Vietnam pour détruire les forêts ou à l’arrachement des oliviers (800 000 depuis 1967, p. 85) en Palestine, bien après la chasse aux bisons en Amérique. A cette logique coloniale de destruction des moyens de (sur)vie, s’ajoute toute une modernisation agricole liée à l’armée, à ses technologies comme les usines de chars transformées pour construire des tracteurs, nécessitant le remembrement qui a fait disparaître toute une classe paysanne, qui a aussi impliqué l’usage de pesticides parfois utilisés contre les populations et fabriqués par des entreprises d’armes chimiques (le gaz d’IG Farben). La guerre laisse aussi des « ravages éternels » (p. 90), des zones inhabitables, des obus abandonnés ou des munitions dans les océans, sans parler des essais nucléaires — et encore, l’auteur n’aborde pas le cas des autres animaux. Cela n’empêche pas certains d’y voir une opportunité avec une « ‘écologie de guerre’ » (p. 93) notamment pour contrer la Russie sur le plan énergétique. De fait, les Verts, après avoir oublié l’anticapitalisme, ont aujourd’hui abandonné jusqu’au pacifisme…
4) La guerre nécessite une propagande immodérée, à tel point que la guerre est toujours euphémisée, jamais nommée comme telle, et qu’elle repose souvent sur des mensonges, des amplifications, ou des négations. La 1ère Guerre Mondiale a été le prototype en la matière, posant les bases de la communication moderne. Le cinéma, dans lequel le ministère de la Défense peut intervenir directement à Hollywood, ou les jeux vidéos ont rapidement pris le relais, avec un titre comme Call of Duty (400 millions de vente) dont le réalisme vise aussi à recruter, quand l’esthétique n’est pas directement reprise par les armées. En pratique, l’usage récent des drones ressemble lui-même aux jeux vidéos, déréalisant l’assassinat. La jeunesse a toujours eu un sort particulier pour la transmission de l’idéal patriotique et militariste : 1 an après l’école obligatoire, en 1882, étaient lancés les dits « bataillons scolaires », où les élèves devaient être entraînés au combat par l’instit’. En 2024, l’État veut de nouveau diffuser « l’esprit de défense », avec un partenariat Education / Défense dès la fin des années 1980, et la militarisation toute récente de la Journée défense et citoyenneté pour récruter. Le seul engagement valorisé par les néo-libéraux ? Pas le social, pas le politique… l’armée !
5) Il y a également un lien entre la modernité technologique et la militarisation, depuis l’aviation qui a mis à distance la mort jusqu’à l’utilisation généralisée de drones, qui causeraient 90 % des pertes sur un champ de bataille aujourd’hui. L’I.A. est aussi mise à contribution (AMIAD pour la France), y compris pour automatiser les tirs par exemple avec Israël qui l’utilise pour identifier des cibles en croisant des données personnelles. Le nucléaire, loin de dissuader les entrées en guerre depuis Hiroshima (1945), occupe toujours une place importante avec encore 12 000 têtes en circulation, mais aussi en tant que « technologie duale » (c’est-à-dire utilisée par le militaire et pour le civil, par exemple au départ pour creuser des trous…) du fait aussi de son coût faramineux. L’industrialisation de la guerre doit beaucoup à toutes ces technologies, qui tuent plus et plus vite, et sont hélas le fruit de recherches et développements.
6) Produit du virilisme, la guerre charrie son lot de violences sexuelles, tardivement reconnues à partir des années 2000. Le viol comme arme de guerre a notamment été utilisée massivement en Syrie (2011) ou, dans une logique de purification ethnique, en Bosnie… C’est à la fois un instrument de terreur et de vengeance, comme en Allemagne après 1945 (selon les historien.ne.s, entre 870 000 et 2 millions de femmes violées, p. 136). En parallèle, la montée du masculinisme à tous les niveaux promeut l’usage de la force et les armes, là où le pacifiste devient une « femmelette » (p. 137), car la guerre permettrait aux hommes de se réaliser par le passage en caserne… Pour autant, des femmes ont lutté aussi, contre la guerre. Deux exemples parmi d’autres : le 8 mars, journée de grève menée par des femmes (fixée entre 1910, 1917 et 1922), était certes initialement féministe, mais aussi clairement anticapitaliste et antimilitariste ; dans les années 1980 des femmes britanniques se sont mobilisées en occupant un projet de base nucléaire de l’OTAN. Enfin, il est rappelé que les États ont rapidement détourné l’idée du pouvoir d’agir des femmes, cyniquement, en promouvant une armée ‘‘inclusive’’, via un féminisme libéral.
Après un tel tour d’horizon, c’est l’image du « désarmement » qui est mobilisée, contre l’idée que ça serait irréaliste, afin de réfléchir aussi aux possibles de la révolution. De fait, historiquement, le refus de la guerre, y compris à gauche, a toujours amené des critiques témoignant d’un certain binarisme ou campisme (sur le mode : si tu n’es pas avec l’État 1, alors tu soutiens l’État 2). S’il est rappelé que le militarisme (à l’instar du léninisme) est l’ennemi de l’émancipation, il est aussi souligné que ce sont les États qui fixent le niveau du conflit, et que la résistance s’arme généralement dans la contrainte. D’un autre côté, la militarisation de la révolte est souvent une aubaine pour les États, qui ont alors un ennemi frontal, et non une pluralité de contestataires, comme Bachar el-Assad l’a fait en libérant des djihadistes. Un autre des exemples retenus est celui de la colonne Durutti, groupe armé anarchiste de la révolution sociale espagnole, en 1936, qui, lorsqu’il est repris en main par un militaire, annoncerait l’arrêt du processus d’émancipation. Ainsi, Pierre Douillard-Lefèvre essaye de distinguer armée et peuple en armes, guerre et autodéfense. Il s’explique d’une analogie : vouloir supprimer la police, ce n’est pas accepter les agressions, comme abolir l’armée n’est pas refuser de se défendre. Refuser la guerre, expérience de « dépossession » totale (p. 157), ne doit pas pour autant devenir, pour lui, une non-violence dogmatique qui favorise la domination. L’auteur évoque un pacifisme intégral qui aurait mené à l’inverse au progrès du fascisme après la 1ère Guerre Mondiale, et d’un autre côté, des pacifistes révolutionnaires qui ont pris les armes, malgré eux, contre le franquisme ou le nazisme (dont Simone Weil ou Pierre Ruff). Il serait ainsi intéressant de réfléchir aux alternatives à la guerre et aux conditions qui, d’un point de vue libertaire, autoriserait, ou non, de passer de l’un à l’autre…
Dans le dernier chapitre, il est question des initiatives de résistance antimilitariste, des insoumis (ceux qui refusaient l’armée) et du mouvement ouvrier et syndical, en particulier libertaire, et qui était farouchement internationaliste. Ainsi du Nouveau manuel du soldat de G. Yvetot (1902), libertaire qui a contribué à l’essor des Bourses du Travail, tiré à 200 000 exemplaires, de l’Association internationale antimilitariste (1904) ou des positions de la CGT d’alors, promettant la grève générale et sabotages en cas de militarisation (donnant 600 000 grévistes en 1912). On appelait alors à se révolter, malgré la répression. Cela impliquait aussi des actions de soldats : des mutineries ont pu avoir lieu, comme celles de Kiel lançant la révolution allemande et la fin de la monarchie (1918) de même que des grèves sur le ‘‘front intérieur’’, dans les usines d’armement (souvent menées par les femmes) ou par la grève des dockers en France (1949) déclenchant un mouvement de blocage national contre la circulation des armes. Les guerres impérialistes sont contestées en ramenant la guerre à la maison (« bring the war home » disait-on pour le Vietnam) avec des manifestations et sabotages, du soutien à la désertion et à la fraternisation avec les colonisé.e.s. Enfin, la révolution peut être préparée en luttant contre le capitalisme, et ainsi contre la guerre qui peut fragiliser la domination. Concrètement, comme le rappelait l’anarcho-syndicaliste Emile Pouget : « sans charbon, pas de guerre possible ! ». Ce passé éclaire ce qui peut être fait aujourd’hui, en rappelant que « la guerre se fabrique près de chez vous », ce qui a amené un groupe comme Palestine Action en Grande-Bretagne à projeter de la peinture dans les usines d’armement de pointe… La guerre repose sur une logistique qui peut être déstabilisée, aussi sur le plan numérique avec les data centers. C’est donc dans le sens d’actions concrètes que le livre se conclut : empêcher la production d’armes, décoloniser l’espace public (monuments, rues, etc.), ridiculiser et décrédibiliser l’armée par tous les moyens, soutenir les déserteurs et mutins de tous les pays…
Pour terminer, si l’on devait souligner un manque important, ce serait l’absence d’un chapitre sur « guerre et religion » : ne parlait-on pas (à tort ou raison) de « l’alliance du sabre et du goupillon » ? Si on s’en tient à la période contemporaine, cette dimension paraît déterminante dans le cas de la création de l’État Islamique, du Hamas ou d’Israël, et joue en tout cas un rôle dans divers conflits (Yémen, Soudan, entre l’Inde et le Pakistan, etc.). Ça pourrait notamment contribuer à éclairer une certaine globalisation de la guerre, contre une lecture qui fait que l’idéologie ne devient presque plus que synonyme de propagande, et non une motivation fondamentale (tant chez les dominants que chez les dominés qui collaborent). Cela dit, le chapitre sur le masculinisme montre bien cet aspect. En tout cas, c’est un livre efficace qui tient sa promesse de « manuel » : ça a parfois comme conséquence négative de découdre certaines choses, ou d’appeler à plus de précisions (par exemple sur les technologies duales) et de sources dans les allers-retours historiques, dont beaucoup n’ont pas été présentés ici ; en revanche, Maudite soit la guerre a le mérite de proposer une vue synthétique qui permet de prendre la mesure du problème et de mettre en lumière des pistes. Pas rien pour une époque qui a perdu l’habitude de penser la militarisation, croyant vivre « en paix », là où la guerre n’était souvent que loin des yeux… La guerre peut être refusée et combattue, ici et maintenant : qui veut la paix prépare la paix !
Dutal, janvier 2026

